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Née aux alentours de 1865, Anna Bonnet vécut à Auvernier dans la maison familiale de son frère, Charles Bonnet, notaire et encaveur. Les Bonnet demeuraient à l'actuel No 29 de la Grand-Rue (sis en face de l'actuelle pinte « La Golée », Hôtel et encavage de la Croix-Blanche à l'époque).
A la fin du 19e siècle, les femmes n'exerçaient pas de profession; elles avaient pour devoir essentiel de tenir le ménage, tâche beaucoup plus ardue qu'actuellement, en raison du manque d'électricité, d'eau courante et d'appareils ménagers de toute sorte dans les habitations villageoises.
Célibataire, Anna vivait dans une famille aisée et disposait de beaucoup de loisirs, qu'elle occupait probablement en partie, comme c'était la coutume à l'époque, à enseigner les subtilités de la langue française à de jeunes pensionnaires alémaniques.
Entre 1895 et 1905, Anna Bonnet s'est avérée une passionnée de photographie, un art et une science encore relativement nouveaux. Avec son trépied et son appareil photographique en bois, elle a parcouru infatigablement les rues du village, immortalisant sur des centaines de plaques de verre les scènes de la vie quotidienne et les différents quartiers d'Auvernier.
C'est presque un miracle que tous ces négatifs, d'une valeur aujourd'hui inestimable, aient été conservés en bon état jusqu'à nos jours. Très modestement, la présente exposition vous en présente quelques spécimens représentatifs.
La contemplation de cette collection de photos anciennes nous laisse perplexes: en cent ans, la physionomie de la Grand-Rue d'Auvernier n'a presque pas changé. Tout le décor est placé: les demeures âgées aujourd'hui de quatre ou cinq cent ans sont bien campées le long de la même rue pavée! La touche supplémentaire que ces images reflètent, c'est une certaine paix et une convivialité perdues: pas de véhicules automobiles; tout le monde se déplace à pied! Les enfants s'adonnent à leurs jeux en utilisant avec insouciance toute la largeur de la rue; les artisans exercent leur profession à même les pavés. Il s'en dégage, tout naturellement, un souffle de nostalgie.
Mais détrompez-vous: cette période qu'on a appelle, souvent à tort, «la belle époque», n'était faste que pour les familles très aisées. La majorité des habitants du village se tuaient au labeur et vivaient dans une simplicité et une pauvreté presque inimaginables actuellement. Les employés travaillaient 11 heures par jour, et 10 heures le samedi. On n'avait droit qu'au dimanche de congé. Seul jour férié de l'année: le 25 décembre. Les vacances payées, bien entendu, n'existaient pas... et on n'avait pas les moyens de voyager!
Les denrées de première nécessité étaient très chères. Avec son salaire journalier, un employé de l'époque pouvait tout juste acquérir deux kilos de pain, un litre de vin et un kilo de fromage. Actuellement, un employé gagne en une heure et demie de travail de quoi se payer l'équivalent! En fait, au cours des cent dernières années, le temps de travail de l'employé a quasiment diminué de moitié, compte tenu des heures de travail quotidiennes, des jours de congé et des vacances, alors que la paye mensuelle a été multipliée par 50. C'est dire que le salaire horaire est devenu cent fois plus élevé! Dans le même laps de temps, le prix des denrées alimentaires n'a été multiplié «que» par 14!
A Auvernier, les conditions de vie du vigneron-tâcheron et du pêcheur étaient encore plus précaires que celles d'un ouvrier d'usine ou d'un employé de bureau, car elles dépendaient entièrement des caprices des saisons et de la fécondité de la nature! D'ailleurs, en raison du manque de moyens mécaniques, la culture de la vigne s'avérait infiniment plus pénible que de nos jours, puisque tous les travaux s'effectuaient à la force du poignet. Pour les pêcheurs, même scénario: c'est à la rame qu'il fallait lutter contre les vagues et les vents contraires, et les nasses et filets étaient remontés à mains nues, sans l'aide du treuil!
Dans les habitations, le chauffage s'effectuait au bois, dans des calorifères installés aux étages. Le chauffage central était quasi inexistant. Les lessives hebdomadaires représentaient pour les ménagères des journées de labeur harassantes: les privilégiées qui disposaient d'une buanderie dans la maison chauffaient au bois la grande chaudière pour produire de l'eau chaude, avant de frotter à la main le linge à blanchir. Mais la plupart des ménagères n'avaient d'autre ressource que de frotter leur linge «à froid», à la fontaine publique!
La nourriture se préparait dans l'âtre ou sur un potager chauffé au bois. On ne disposait pas d'eau chaude, ni de salle de bains, ni de douches. Pour se laver, toute la famille se succédait devant l'évier de la cuisine, où l'eau coulait, claire et limpide, mais désespérément froide! Avant les fêtes, on s'offrait parfois une grande toilette aux bains publics, installés au collège.
Quant à la médecine et à l'art dentaire, ils se développèrent peu à peu, mais les moyens de calmer et de guérir les maux étaient encore fort rudimentaires. A cette époque-là, en raison notamment des conditions d'hygiène très précaires, de nombreuses maladies étaient incurables et le taux de mortalité s'avérait relativement élevé, surtout chez les enfants.
Vous avez dit «Belle époque»???
Comme pour l'ensemble des localités du Plateau suisse, les années comprises entre 1850 et 1910 ont été décisives pour le développement du village d'Auvernier. Les progrès techniques, l'essor des voies de communication et l'amenée des matières considérées aujourd'hui comme indispensables (eau, gaz, électricité) ont peu à peu facilité la vie quotidienne des habitants, qui avaient vécu jusque là dans des conditions presque moyenâgeuses.
Voici, très brièvement, les innovations décisives de cette époque à Auvernier:
En 1905, on dénombrait à Auvernier 840 habitants (contre 1539 actuellement). Cette population était essentiellement agricole et artisanale, alors qu'aujourd'hui, Auvernier ne peut plus dénier son caractère de «cité-dortoir» proche du chef-lieu cantonal. Il y a 100 ans, Auvernier comptait 63 agriculteurs-viticulteurs, 14 marchands de vin, 4 distillateurs, 9 pêcheurs, 6 boulangers, 7 hôteliers ou restaurateurs, 5 tenanciers de pensions et 74 hommes de professions diverses. A relever qu'à l'époque, les femmes n'avaient en général pas de profession et consacraient tout leur temps à la tenue de leur ménage, tâche bien plus ardue qu'actuellement.
Georges Schetty, janvier 2007
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